[Le début
Le 16 octobre, au matin, dans une ville du Massif Central (France)
C'est aujourd'hui ou jamais. Aujourd'hui est un jour décisif, où tout va se jouer en un regard. Aujourd'hui, elle va naître Ou mourir.
Elle s'élance à pied dans le petit matin froid vers le quartier repéré la veille, et où elle sait qu'il vit avec son chat dans un modeste 3 pièces du centre ville, à sept minutes seulement de son lieu de travail. Elle le cherche à cette heure incertaine où les ombres fuyantes sorties des porches commencent à traîner dans les rues du centre ville, à la recherche d'un endroit où planquer leurs cartons. Le jour se dispute encore la place avec la nuit dans un brouillard qui dissout les rêves et engloutit les ombres. Désertes, sinistres avec leurs vieux immeubles délabrés par le poids des misères, ces rues piétonnes ne disent rien qui vaille. Elle a peur. C'est aujourd'hui ou jamais répète sa voix du dedans, tandis que ses jambes la portent indépendamment de sa volonté. Parce que, inconsciemment, elle veut tenir debout envers et contre tout. Sinon elle serait tombée à la sortie de l'hôtel. Et le truc le plus incroyable, c'est qu'elle ne soit pas en train de s'évanouir dans la flaque qui reflète l'enseigne lumineuse du Nemrod.
Il est là, à l'intérieur. Elle le regarde derrière la vitre du bistrot. Là, debout au comptoir. Rien sur son visage ni dans ses gestes ne laisse paraître quoi que soit. Alors qu'elle... elle tremble de tout son corps. C'était prévisible. Si elle ne lui plaît pas physiquement, c'est la fin de cette période magique, où ils ont été connectés l'un à l'autre dans la connivence des sentiments amoureux, et dans la même vibration de leurs voix au téléphone. Et elle n'a de peur que celle-là : le perdre à l'instant où il posera ses yeux sur elle...
LUI
Le Nemrod... repaire des oubliés de la vie. Un bouge sordide au fin fond d'un quartier moribond, avec cette rue où les ombres sorties des arbres rampent sur le trottoir en plein noir, dans le vacarme des poubelles et du camion-benne qui fonce entre les immeubles délabrés.
Il est, dans certaines villes de province, des quartiers tellement hideux, qu'on ne s'étonne même plus de s'y retrouver si désespérément seul.
Ça fait bien vingt ans que j'avais pas remis les pieds là-dedans, où les choses et gens semblent immuables. Des murs jaunis par la nicotine au comptoir en formica ayant connu des jours meilleurs, tout ici respire le poids des années. Sur l'un des murs, quelques cadres contenant des photos en noir et blanc de célébrités d'une autre époque. James Stewart, Robert Mitchum... Hollywood de la grande époque ! Sous les cadres trône le juke-box, seul objet de ce trou puant qui, grâce aux soins quasi-amoureux prodigués par sa propriétaire, a échappé aux outrages du temps. Un énorme Wurlitzer sorti tout droit des années 40, avec ses néons de couleurs, ses chromes et sa pile de disques sous un globe de verre. Ses disques... Glenn Miller, Sinatra, quelques Presley, que des vieux trucs. J'aime bien...
Depuis maintenant bientôt quatre semaines, je commence mes journées ici. C'est crade, ça pue le graillon, mais la musique est bonne, le whisky aussi. Ca m'va...
Je lève les yeux pour faire remplir mon verre, et me trouve face à une montagne de chair rosâtre boudinée dans un chemisier imitation léopard et un pantalon de cuir si large qu'on pourrait y loger une vache, son veau et une partie de l'étable. Au sommet de cette montagne de graisse, une protubérance faisant office de tête est recouverte d'une superbe chevelure brune qui ne cadre pas vraiment avec le reste du personnage. La face ravalée chaque matin à la truelle est agrémentée de deux petits yeux chafouins encadrant un nez aux proportions particulièrement généreuses.
Huguette Lajoix, impératrice du Nemrod. La soixantaine bien tassée, un mètre soixante douze, cent vingt huit kilos sans son maquillage. Surnommée Betty à cause, selon elle, de sa ressemblance avec Betty Page. Enfin, pour remarquer la ressemblance entre Huguette et la pulpeuse pin-up des fifties, il faudrait quand même en avoir un sacré coup dans les carreaux. Autant comparer John Wayne et une danseuse orientale !
Dans le quartier, les rumeurs vont bon train. Pour certains, Betty a été dans sa jeunesse une pute de luxe ayant eu pour clients une partie des grands de ce monde. Pour d'autres, elle a été garde du corps ou agent secret. Et pourquoi pas strip-teaseuse sado-maso dans un couvent ? ! (Les gens sont prêts à inventer les choses les plus extravagantes juste pour avoir l'air d'être dans le secret. Ça met un peu de piment dans leurs petites vies trop bien réglées).
A part le fait que Betty soit probablement le fruit des amours illégitimes entre la créature du lac noir et un tas de saindoux, le reste de sa vie privée a toujours été un mystère.
Tout en la regardant remplir mon verre, je plonge la main dans la poche de mon vieux cuir élimé, à la recherche de mon portable. Je le pose sur le comptoir poisseux. Toujours pas de message... Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Ça fait plusieurs heures qu'elle n'a pas donné signe de vie.
ELLE
2
Au loin un chien hurle à la mort. La nuit va s'éteindre. Du côté des montagnes, là-bas, quelque chose de rose traîne dans le ciel, alors qu'ici sur la placette encore toute barbouillée de brouillard, les ombres de tout à l'heure ressurgissent comme de nulle part. Débarrassées de leurs cartons, elles ont pris formes humaines, avec des mines patibulaires, et fagotées – faut voir !
S'ensuit un instant étrange. Court mais à couper au couteau. Elle n'aime pas ça du tout. D'abord, elle n'aime pas l'automne, ses tas de feuilles mortes qui donnent envie de mettre des coups de pieds dedans. Et encore moins ses crépuscules poisseux qui collent aux cheveux comme la boue aux godasses. Parce que cette réalité trop pas flatteuse lui rappelle que toutes ces choses provisoires pourraient même finir avant d'avoir commencé. Et ça lui fait froid dans le dos.
Envie d'entourer sa taille avec ses bras, de poser sa tête sur son épaule et de respirer son cou...
Mais qu'est-ce qu'elle attend pour aller vers lui ? De son poste d'observation, cachée derrière le tronc d'arbre, elle l'étudie à loisir. T-shirt blanc immaculé sous une vieille veste en cuir qu'a fait son temps, il n'a plus beaucoup de poils sur le caillou. Au fond, elle pourrait déjà savoir la partie de lui qu'elle n'aimera pas.
Tassé sur le zinc, il s'est fait servir un deuxième verre de liquide ambré, et ni quoi ni qu'est-ce il s'intéresse aux destins précaires de ces solitudes qui l'ont rejoint, sans qu'il demande rien.
Besoin de personne pour réchauffer la sienne. Au fond, elle sait bien que c'est pas pour son image qu'elle aime cet homme; que dans le virtuel, elle s'est créé un héros à sa mesure et parfaitement conforme à ses rêves. Et, ce qui, maintenant les lie mystérieusement dans le réel, est d'autant plus inexplicable, qu'il répond texto à son appel silencieux.
Pendant qu'il tape un SMS, son c½ur à elle cogne jusque dans ses tempes, embrouillant ses pensées. Puis, sentant peut-être qu'elle l'épie, à un moment, il lève la tête, la tourne vers la rue, lui apparaissant enfin de face. Même qu'elle le trouve trop pas beau, et presque vieux avec son front tout griffé et ses poches sous les yeux. Mais son regard de ténébreux fait chaud. Et ce qui lui plaît à elle de toute façon, ce n'est pas ce qu'elle voit, mais ce qu'elle ne voit pas. Enfin ces choses singulières qu'elle ne sait pas nommer.
Et ça chavire, secoue tellement qu'elle n'a pas dû sentir son portable vibrer au fond de la poche de son jean.
LUI
Bon, j'lui ai envoyé un SMS, mais c'est le dernier. Le der des ders. Si elle me répond pas, je laisse tomber. Dix SMS dans la nuit, ça va comme ça. Oh, c'est pas qu'ça m'étonne, vu comment ça s'est passé pour nous, la dernière fois, au pieu. Euh... un mois, déjà ? ! Ben oui, le lendemain j'ai quitté Paris, pour venir ici. Hmm, la nuit avait sonné le glas de cette période peu glorieuse de sexualité débridée. Tripoté, reniflé, sucé, j'étais resté à regarder le plafond. Sans réaction. Fin de la crise de la quarantaine ? En tout cas, j'aimais assez l'idée qu'il vaut mieux penser avec son cerveau qu'avec sa bite. Car, il faut bien avouer que les neurones en réduction d'activité sont rarement de bon conseil.
Mouais... sauf que ma partenaire frustrée et soupçonneuse, elle voyait pas les choses comme moi. Sans chichis avec ses sous vêtements coquins, elle a eu les moyens de me faire craquer, lors d'un interminable interrogatoire, et le matin, complètement mort d'épuisement, j'ai allumé une cigarette, la dernière d'un paquet de trente. Qu'ils aillent se faire foutre avec leurs condamnations « fumer tue », « L'abus d'alcool est dangereux pour la santé » ! La veille au soir, j'avais vidé plus d'la moitié de la bouteille de Jack Daniel's et j'étais encore un peu allumé. Pour moi, l'amour-la vie-la mort, c'est comme l'alcool, plus on est bourré, plus on se croit malin. « J'ai pas envie d'aimer vieux ». C'est là que je l'ai crachée, ma Valda : une relation amoureuse stable et durable, c'est comme les démonstrations mielleuses, pas ma tasse. Tout nouveau tout beau, mais trop beau pour être vrai, ça finit qu'ça « m'étouffe ». Certains sont faits pour construire, d'autres non. La vie de couple, le compte épargne, le pavillon de banlieue, ça m'fait pas rêver. Pour moi c'est juste une façon comme une autre d'occuper son temps en attendant la fin. Ben quoi ? Qu'on le veuille ou non, on naît seul, on meurt seul, et, entre les deux, faut juste en attendant essayer de garder la tête hors de l'eau. Je sais qu'un jour, la mort pointera le bout de son nez en m'disant « allez mon gars, j't'emmène en balade », et elle en aura rien à foutre de savoir que j'ai construit quelque chose avec quelqu' un. J'aurai juste à lui répondre « madame, il était temps, j'ai failli attendre ». Et là, elle me lancera un clin d'½il, comme seules savent en faire les femmes auxquelles on ne pose pas de lapin. J'aurai plus qu'à la suivre. On succombe tous au charme de la grande faucheuse, et après son passage, on est plus qu'un morceau de viande en putréfaction. On finit tous de la même façon.
-Ben raison d'plus, Erwan, pour éviter d'se prendre le chou avec des idées noires à la con, et profiter de la vie, un max, comme des vrais bons moments qu'elle nous donne ,c'est pas si souvent. Nan là, tu parles comme un vieux con de flic désabusé. On fait le même métier, mais pas pour la même raison, on dirait...
Ce « on dirait » qu'elle met souvent en bout de phrase, résonne encore en moi comme en écho à d'autres mots : « j'peux plus me passer de toi, on dirait ». Et le cacheton qu'j'viens d'avaler avec une goulée de whisky est resté coincé dans ma gorge... « enfin Erwan, le bonheur ça se refuse pas, t'es con ou quoi ? »... « Purée, à cause de tes conneries, j'ai trop pas la pêche, today »...
J'aime ces « on dirait » et ces « ou quoi », comme ses expressions « trop pas » élégantes du style « j'm'en branle le fion » et « chuis couillue pour une meuf - hein t'as vu ?», et quand, après avoir hésité entre un paquet de chips au goût poulet fumé et des tomates cerises, elle plonge les doigts dans le pot de Nutella, « vautrée comme une grosse merdasse sur le canap' ».
-Pff, la tronche qu'il tirait, le boss, today ! Moi qui voulais lui demander de faire équipe avec toi sur l'enquête du tueur du Net... Au fait, tu pars quand, demain ?
Euh, j'me souviens que j'étais en train de bouffer une entrecôte quand j'ai réalisé qu'elle voulait me mettre le grappin dessus. Ça et son empathie agaçante pour les filles fleurs bleues du Net, ces évaporées qui se jetaient dans la gueule du loup - oui j'ai bien dit « empathie agaçante », parce que c'est un peu elle qu'elle s'est mise à défendre (« Ah oui, croire à l'amour, c'est être fleurs bleues, d'après toi ? » ), bref la moutarde m'est montée au nez. On s'est engueulé.
C'est bien un truc de filles, ça n'empêche (tiens vla que j'parle comme elle !) : virer un mec de sa vie sentimentale, sans perte ni fracas (des fois, le silence est plus éloquent que les mots). Et d'en faire après une histoire de vengeance personnelle. Pour ça qu'elle a obtenu du boss ce qu'elle voulait : me rejoindre ici, avant-hier. Soit, elle a fait du bon boulot sur la toile, et m'a apporté des éléments que j'avais pas. Pour autant ça l'autorise pas à faire cavalier seul, en me considérant comme la dernière des merdes. Qu'est-ce qu'elle croit, moi aussi, j'ai des pistes virtuelles. Et un avantage sur elle : chuis originaire de la région, j'connais les alentours du buron comme ma poche.
Bon, c'est pas l' tout mais le devoir m'appelle, comme dirait l'autre. Et ça c'est pas virtuel. J'fais signe à la patronne d'en remettre un dernier. Le p'tit dernier pour la route. Spa grave, chuis à pied.
ELLE
Mais... au fait ? ! Comment peut-elle être sûre que c'est lui, alors qu'elle ne l'a encore jamais vu ? Même pas en photo ?
ETC...